Quand les réalités du monde agricole façonnent l’innovation


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Kaitlyn Kitzan Saskatchewan farmer with one of her cows on the farm

Par Tabitha Caswell

Lorsque Kaitlyn Kitzan a assisté à une présentation sur l’agriculture lors d’une grande conférence sur la technologie en 2022, quelque chose de troublant lui a sauté aux yeux.

En balayant la salle du regard, elle n’y a reconnu presque aucun visage familier. Des concepteurs de technologie discutaient des besoins des agriculteurs, mais très peu de personnes présentes semblaient avoir une véritable expérience en agriculture. Agacée par ce constat, elle s’est levée pour demander : « Y a‑t‑il quelqu’un ici qui est agriculteur? »

Aucune main ne s’est levée. Elle avait sa réponse.

Pour Mme Kitzan, agricultrice de la Saskatchewan, propriétaire d’entreprise et membre de l’Alliance des agriculteurs canadiens au service de l’innovation (AACSI) de Bioenterprise Canada, ce moment a renforcé une conviction qui oriente désormais une grande partie de son travail : si l’innovation est censée résoudre des problèmes dans les exploitations agricoles, les agriculteurs et agricultrices doivent participer à la discussion dès le départ.

« Comment peut‑on mettre au point une solution pour un client s’il n’est même pas dans la salle? » se rappelle-t-elle avoir songé.

Il s’agit d’une question simple, mais décisive, pour le secteur agroalimentaire canadien.

Alors que le monde célèbre l’Année internationale des agricultrices, l’histoire de Mme Kitzan rappelle de manière opportune que l’avenir de l’agriculture repose non seulement sur de nouvelles technologies, mais aussi sur toutes les personnes qui savent comment ces technologies doivent fonctionner dans le monde réel, au fil des saisons, dans de vraies exploitations agricoles.

Une vie façonnée par l’agriculture

Mme Kitzan a grandi dans la ferme céréalière et bovine de sa famille, en Saskatchewan, où l’agriculture a bercé son quotidien dès le plus jeune âge. Entre les veaux à nourrir au biberon, les trajets en tracteur avec son père, les récoltes et, plus tard, la moissonneuse qu’elle a apprise à manier seule, elle a été imprégnée très tôt des réalités de la vie à la ferme.

Toutefois, l’agriculture n’a pas toujours fait partie des projets de Mme Kitzan. Pendant presque toute son enfance, elle se voyait devenir enseignante et était convaincue que c’était la voie qui l’attendait.

À l’adolescence, toutefois, ses voyages à l’étranger et les conversations auxquelles elle a pris part sur la sécurité alimentaire mondiale ont modifié son regard sur le monde. Témoin des effets de l’insécurité alimentaire dans des régions en développement, elle a compris que son avenir ne se dessinerait pas seulement autour d’une carrière, mais d’un engagement porteur de sens.

Comme de nombreux jeunes animés du désir de changer les choses, Mme Kitzan se laissait guider moins par les limites que par les possibilités qui s’offraient à elle. En participant au Global Youth Institute de la World Food Prize Foundation [en anglais seulement], elle a commencé à envisager les liens entre l’agriculture, l’innovation et la lutte contre la faim sous un angle inédit.

« J’ai compris que l’agriculture est la clé du problème de la faim dans le monde. Tout s’est éclairé d’un coup. »

Ce qui n’avait longtemps été pour elle qu’une facette quotidienne de la vie à la ferme familiale a soudain pris une tout autre dimension : l’agriculture offrait un moyen concret de relever des défis bien réels. En peu de temps, elle a complètement réorienté son parcours. Délaissant son projet de carrière en éducation, elle est revenue vers l’agriculture, convaincue que ce secteur pouvait contribuer concrètement à bâtir un avenir plus sûr sur le plan de la sécurité alimentaire.

Ce changement de cap l’a conduite à l’Université de la Saskatchewan [en anglais seulement], où elle a étudié l’agroéconomie [en anglais seulement] et s’est investie corps et âme dans la vie étudiante, les événements à thématique agricole et la création de liens avec l’industrie. Au début de sa carrière, elle a notamment travaillé au transfert de connaissances au ministère de l’Agriculture de la Saskatchewan. C’est là qu’elle a commencé à poser un regard critique sur la manière dont l’information circule dans le secteur — et à se demander si elle parvenait vraiment aux agriculteurs de la façon la plus pertinente.

Kaitlyn Kitzan Saskatchewan farmer

L’agriculture a évolué

Aujourd’hui, le travail de Mme Kitzan son travail se situe à la croisée de plusieurs mondes. Toujours active dans la ferme de sa famille, elle dirige aussi sa propre société de conseil [en anglais seulement], accompagne des entreprises agrotechnologiques, contribue aux débats sur les politiques et poursuit ses efforts pour rapprocher les agriculteurs, les innovateurs et les décideurs.

Cette pluralité de rôles est à l’image de ce qu’est l’agriculture moderne.

Aujourd’hui, l’agriculture ne se résume plus uniquement à la production. Elle englobe aussi la stratégie d’entreprise, la gestion des risques, les choix technologiques, les pressions du marché, l’élaboration de politiques, la planification de la relève et le développement de la résilience à long terme.

« Les décisions que prennent les agriculteurs d’aujourd’hui sont particulièrement complexes. Il existe une multitude de variétés de semences, d’engrais, de produits de protection des cultures et de technologies, et les coûts des terres ont explosé. Les décisions que nous prenons mon frère et moi sont très différentes de celles que nos parents avaient à prendre à l’époque. »

Selon Mme Kitzan, c’est en raison de cette complexité que les points de vue des agriculteurs jouent un rôle essentiel dans l’innovation.

Une nouvelle technologie peut sembler prometteuse en théorie. Mais à la ferme, l’adoption dépend de questions pratiques : Permet-elle de gagner du temps? Est-elle rentable? A-t-elle été mise à l’essai dans des conditions similaires? Est-elle assez facile à utiliser et à maintenir lorsque la pression est forte et que le temps d’action est court?

« Ici, au Canada, nous avons une seule saison de croissance, quelques mois chaque année où nous devons bien faire les choses. Ce n’est pas comme dans d’autres secteurs où l’on peut tester et perfectionner une solution chaque semaine. L’adoption d’une nouveauté représente un risque réel pour les agriculteurs. »

L’innovation va bien au-delà des applications

Convaincue que l’innovation a un rôle important à jouer en agriculture, Mme Kitzan estime aussi que le secteur doit élargir sa compréhension de ce que signifie réellement l’innovation.

« Les technologies agricoles sont loin de se limiter aux applications », dit-elle.

Dans sa propre exploitation, certaines des avancées les plus marquantes sont associées à l’équipement, à l’engrais, aux produits de protection des cultures et à des outils pratiques qui réduisent la charge de travail ou améliorent la prise de décision. Les plateformes numériques ont certes leur utilité, explique-t-elle, mais uniquement lorsqu’elles répondent à des besoins réels et qu’elles s’adaptent aux façons de travailler des agriculteurs.

C’est cette approche pragmatique que Mme Kitzan apporte à son travail de consultation auprès des entreprises agrotechnologiques. Elle pose souvent des questions en apparence simples, mais pourtant essentielles :

Demandez-vous aux agriculteurs de vous consacrer du temps pendant la récolte?
« Ils vous répondront qu’ils sont occupés. »

Qu’arrive-t-il si un agriculteur a besoin de soutien alors qu’il est au champ?
« L’agriculture ne fait pas de pause lors des longues fins de semaine ou des vacances estivales. Si vous ne pouvez pas nous aider à résoudre le problème maintenant, il faut que nous puissions le résoudre nous-mêmes. »

Cette technologie fonctionnera-t-elle dans les conditions de l’Ouest canadien? Et dans les conditions de l’Est du pays?
« Faites-en la démonstration. »

Cet outil résout-il un problème vraiment pressant pour les agriculteurs?
« Les nouvelles technologies sont fascinantes, mais l’agriculture n’est pas un jeu. »

Les réponses à des questions comme celles-ci permettent de distinguer une idée nouvelle d’une innovation utile.

Kaitlyn Kitzan Saskatchewan farmer with her cows on the farm

L’importance de l’Alliance des agriculteurs canadiens au service de l’innovation (AACSI)

Mme Kitzan a rejoint l’Alliance des agriculteurs canadiens au service de l’innovation de Bioenterprise Canada parce qu’elle y a vu l’occasion de faire participer davantage les agriculteurs et agricultrices au processus d’innovation.

« Ce qui m’a enthousiasmée dans cette collaboration, c’est que les agriculteurs n’allaient pas seulement être consultés : ils auraient véritablement voix au chapitre et contribueraient à orienter les discussions. »

Cette collaboration vient renforcer le lien entre l’innovation et son adoption dans les exploitations agricoles, en veillant à ce que les agriculteurs jouent un rôle plus important dans la conception, l’expérimentation et l’amélioration de nouvelles solutions. Pour le Réseau foodtech et agtech de Bioenterprise Canada, ce travail s’inscrit dans un effort plus vaste visant à créer de meilleures passerelles entre les innovateurs et les producteurs, à repérer et à soutenir les solutions les plus prometteuses, à réduire les obstacles à leur adoption et à bâtir un système alimentaire canadien plus résilient.

Pour Mme Kitzan, l’intérêt d’un groupe consultatif dirigé par des agriculteurs ne réside pas dans le fait que tous partagent le même point de vue. En fait, les différences d’opinion font partie intégrante de l’objectif.

Une technologie qui ne convient pas à une exploitation agricole peut avoir une grande utilité pour une autre. Une ferme mixte en Saskatchewan peut avoir des besoins très différents de ceux d’une entreprise horticole en Ontario, d’un élevage de moutons en Nouvelle-Écosse ou d’une ferme céréalière en Alberta. La mise en commun de ces points de vue aide les innovateurs à mieux comprendre dans quels contextes une solution peut réellement apporter de la valeur, où elle risque de moins bien fonctionner, et quels ajustements sont nécessaires avant de pouvoir l’adopter à plus grande échelle.

« Je veux tisser des liens avec d’autres agriculteurs et discuter de technologie, dit Mme Kitzan. Il se peut que je sois critique à l’égard d’une technologie simplement parce qu’elle ne convient pas à mon exploitation, alors qu’elle pourrait très bien fonctionner pour un autre producteur, dans une autre région ou un autre secteur. Et cette conversation est importante. La diversité des points de vue est essentielle. »

Les femmes, le travail et l’avenir de l’agriculture

Alors que le monde célèbre l’Année internationale des agricultrices en 2026, Mme Kitzan se questionne sur le sens que devrait avoir cette reconnaissance. À ses yeux, il ne s’agit pas d’imposer une image unique des femmes en agriculture.

De fait, les femmes occupent une multitude de rôles dans le milieu agricole : productrices, propriétaires d’entreprise, responsables des politiques, vétérinaires, agronomes, professionnelles des finances, chercheuses, représentantes commerciales, proches aidantes, commis comptables, exploitantes et entrepreneures. Leurs rôles prennent des formes différentes selon le type et la taille des exploitations, les communautés, les familles et les régions — et chacun d’eux compte.

« Les femmes en agriculture n’ont pas à entrer dans une case unique. Si vous voulez être aux commandes de la machinerie au champ, tant mieux! Mais préparer les repas pour l’équipe est tout aussi essentiel. Si c’est là que vous souhaitez contribuer, en cuisine, c’est tout aussi valable. Chaque rôle dans une exploitation agricole a de l’importance. »

Dans sa propre ferme familiale, ces rôles sont en pleine évolution alors qu’elle prépare la relève avec ses parents et son frère. À l’heure actuelle, Mme Kitzan s’occupe en grande partie de l’administration de l’entreprise, notamment de la comptabilité, de la paie, des programmes, de la gestion et des données, mais elle participe aussi aux travaux agricoles lorsque c’est nécessaire. Ses semaines se partagent entre le bureau et la cabine de la moissonneuse-batteuse.

Selon elle, l’une des leçons les plus importantes du monde agricole est que les contributions peuvent être différentes, mais qu’elles sont toutes essentielles. C’est leur complémentarité qui fait le succès de l’exploitation.

Nourrir le Canada et le monde

La passion de Mme Kitzan pour l’agriculture reste intimement liée à cette idée qui a changé le cours de sa vie à l’adolescence : l’importance de la sécurité alimentaire.

Elle considère l’agriculture comme l’un des secteurs d’activité les plus importants au Canada, non seulement pour les collectivités rurales et les familles d’agriculteurs, mais aussi pour l’économie du pays en général, les relations commerciales et la sécurité nationale à long terme.

« À mes yeux, c’est l’un des meilleurs secteurs dans lesquels on puisse travailler. L’agriculture joue un rôle essentiel, ici au Canada comme ailleurs dans le monde. »

Ce rôle prend encore plus d’importance alors que le Canada doit composer avec l’évolution des marchés mondiaux, les pressions liées au climat, les pénuries de main-d’œuvre et les préoccupations croissantes concernant la production alimentaire nationale et la résilience des chaînes d’approvisionnement.

Selon Mme Kitzan, il ne s’agit pas d’innover simplement pour innover. Il s’agit plutôt de mettre au point des solutions avec les agriculteurs, de les mettre à l’épreuve dans des conditions réelles et de les ancrer dans les réalités concrètes de la production alimentaire. Il s’agit aussi de montrer à la prochaine génération qu’il y a amplement place pour elle en agriculture.

« Ce secteur offre tant de possibilités! Vous pourriez travailler dans le domaine des finances agricoles, des ventes, de la médecine vétérinaire, des opérations agricoles ou autre. Toutes sortes de compétences sont nécessaires pour que le secteur continue d’avancer. Tout le monde a sa place dans cette industrie. »

Et au-delà des frontières, des langues et des systèmes de production, cette volonté commune est facile à reconnaître. Nous ne parlons peut-être pas tous la même langue, dit Mme Kitzan, mais nous comprenons tous le langage de la terre, des animaux et des plantes.

« Un producteur à l’autre bout du monde peut planter du riz, alors que moi je plante du canola, mais notre mission reste la même : produire des aliments pour nourrir les gens. L’objectif final est identique. »

Pour Mme Kitzan, c’est le fondement même de l’agriculture. Et c’est pourquoi la voix des agriculteurs et agricultrices doit demeurer au centre de l’innovation qui façonnera l’avenir du système alimentaire canadien.

En savoir davantage :
Alliance des agriculteurs canadiens au service de l’innovation (AACSI)
Kitzan Strategic Solutions [en anglais seulement]


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