Le rôle des infrastructures publiques dans l’innovation agrotechnologique : leçons à tirer pour le Canada


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Par Tabitha Caswell

Lorsque nous pensons aux technologies emblématiques qui ont redéfini la vie moderne, nous reconnaissons généralement les visionnaires à l’origine de ces innovations, mais nous oublions souvent que bon nombre d’entre elles sont le fruit d’un soutien public considérable.

Internet, le GPS, la micropuce qui alimente votre téléphone intelligent; en creusant un peu, on trouve une foule d’exemples où l’investissement public a soutenu les projets les plus risqués, mais aussi les plus prometteurs, que les investisseurs privés n’auraient jamais envisagés.

Aujourd’hui, alors que le secteur agroalimentaire canadien est confronté à la menace des tarifs douaniers, à la fragilité des chaînes d’approvisionnement et aux effets des changements climatiques, il convient de nous poser la question suivante :

Comment l’État peut-il contribuer à alimenter la prochaine poussée d’innovation agricole?

La réponse n’a rien de théorique. Partout dans le monde, les administrations publiques ont mis en place les infrastructures, les capacités de recherche et le capital-risque de démarrage nécessaires pour soutenir des secteurs agrotechnologiques florissants. Des modèles au Brésil, aux Pays-Bas, en Israël et en Nouvelle-Zélande constituent de bons exemples. Quels enseignements pouvons-nous en tirer, et ces leçons cadrent-elles avec les besoins du Canada?

Le défi du Canada : le potentiel d’innovation freiné par des obstacles structurels

Le secteur agroalimentaire canadien jouit d’une solide réputation mondiale en matière de salubrité, de qualité et de durabilité, mais il peine à convertir les idées en réussites commerciales.

L’Appel national à l’action [en anglais seulement] de Bioenterprise Canada souligne les lacunes du système et s’attaque en priorité aux quatre principales :

  • Collaboration et connectivité – des réseaux de communication et de relations fragmentés entre agriculteurs, innovateurs, chercheurs et investisseurs.
  • Efficience de la réglementation – des approbations complexes et plurigouvernementales qui retardent la commercialisation.
  • Ressources et soutien – des infrastructures communes insuffisantes pour l’expérimentation, les projets pilotes et le développement des innovations.
  • Investissement et financement – accès limité au capital de démarrage pour les entreprises risquées, en particulier pour les technologies qui reposent sur des essais au champ saisonniers.

Parallèlement, les exportateurs agricoles canadiens sont confrontés à des obstacles tarifaires et à des alliances commerciales en évolution. Pour demeurer concurrentiels, nous devons passer de l’exportation de matières premières à l’exportation de solutions à valeur ajoutée propulsées par la technologie.

Cette situation exige une participation renforcée de l’État comme catalyseur, agent de liaison et co-investisseur. Examinons quelques exemples concrets :

1. Brésil : L’EMBRAPA et le pouvoir des infrastructures de recherche publiques

Peu de pays illustrent aussi clairement l’importance de la RD publique en agriculture que le Brésil. En 1973, le gouvernement fédéral brésilien a créé l’EMBRAPA – la société brésilienne de recherche agricole [anglais et portugais seulement] pour moderniser un secteur agricole en difficulté. Cinquante ans plus tard, plus de 40 centres de recherche, fermes expérimentales et partenariats internationaux de l’EMBRAPA font du Brésil l’un des plus importants exportateurs d’aliments à valeur ajoutée au monde.

Le rôle de l’État dans cette transformation

  • Financement à long terme des infrastructures nationales de recherche, lié à des résultats mesurables en matière de productivité.
  • Intégration de scientifiques du secteur public dans des entreprises privées de semences, d’engrais et d’équipement afin de garantir des voies de commercialisation.
  • Mise en place d’unités de transfert de technologie aux quatre coins du pays pour diffuser les innovations aux agriculteurs.

Leçons à tirer pour le Canada

L’EMBRAPA illustre la manière dont les infrastructures publiques peuvent atténuer le risque lié à l’innovation à la fois pour les entreprises en démarrage et pour les agriculteurs, réponse directe aux lacunes du Canada en matière de « ressources et de soutien ». Le modèle de réseau régional de l’organisme reflète la recommandation de l’Appel à l’action concernant la mise en place de bancs d’essai et de laboratoires vivants à l’échelle du Canada. L’évolution du Brésil d’un statut d’exportateur de matières premières à celui d’exportateur de technologies agricoles montre comment l’innovation renforce la résilience commerciale.

2. Pays-Bas : regroupement, coordination et innovation continue

Malgré leur petite taille, les Pays-Bas sont un exportateur agricole de premier plan. Le succès des Pays-Bas repose sur les infrastructures : un réseau dense d’établissements de recherche publics, de centres d’innovation financés par le gouvernement et de partenariats entre l’industrie et le milieu universitaire.

Écosystème mis en place par le gouvernement

  • Wageningen University & Research (WUR) [anglais et néerlandais seulement] constitue le pilier d’un système national de connaissances agricoles cofinancé par le gouvernement néerlandais.
  • Des laboratoires de terrain financés par l’État comme TomatoworldThe Green VillageGreenhouse for the Futureet le Brainport Industries Campus [tous les liens mènent vers du contenu en anglais ou en néerlandais] permettent à des entreprises de faire l’essai de robots, de capteurs et de systèmes de culture fondés sur des données en compagnie de chercheurs.
  • Des incitatifs publics et des programmes ciblés comme NXTGEN Hightech [anglais et néerlandais seulement] permettront de diriger plus de 1 milliard d’euros dans les secteurs agroalimentaires de haute technologie d’ici 2030.

La commercialisation rapide de systèmes d’horticulture en environnement contrôlé, d’agriculture verticale et d’élevage de précision se traduit par une croissance soutenue des exportations d’aliments et de technologies agricoles.

Leçons à tirer pour le Canada

Le modèle de « grappe » néerlandais répond au défi canadien en matière de collaboration et de connectivité, en ce sens que la recherche, le secteur privé et les politiques sont étroitement alignés. L’environnement réglementaire stable et propice à l’innovation accélère l’adoption, ce qui reflète les recommandations de réforme réglementaire de l’Appel à l’action. Dans un contexte où les droits de douane redéfinissent le commerce mondial, le Canada pourrait s’inspirer des Pays-Bas en exportant technologies et savoir-faire, plutôt que d’exporter seulement des matières premières.

3. Israël : investissement et partage du risque par l’État

Si le Brésil et les Pays-Bas privilégient les infrastructures, Israël excelle dans le capital-risque. Depuis les années 1960, le Bureau de l’expert scientifique en chef du gouvernement, maintenant appelé Israel Innovation Authority (IIA) [anglais et hébreu seulement], investit directement dans la RD, offrant des prêts conditionnels et des subventions de contrepartie afin d’atténuer les risques liés à l’innovation, remboursables uniquement en cas de succès commercial de la technologie (sous forme de redevances).

Mécanismes mis en œuvre par l’État

  • Incubateurs sectoriels, dont des programmes agrotechnologiques axés sur l’irrigation, les capteurs et l’agriculture en milieu désertique.
  • La BIRD Foundation [en anglais seulement], un partenariat binational de RD entre Israël et les États-Unis, cofinance les technologies axées sur les exportations, notamment dans le domaine de l’agriculture de précision.
  • Financement public conçu explicitement pour attirer du capital-risque privé plutôt que pour le remplacer.

Leçons à tirer pour le Canada

Israël s’attaque au déficit d’investissement et de financement souligné dans l’Appel à l’action en considérant l’innovation en phase de démarrage comme un bien public dont le risque doit être partagé par l’État. Les innovateurs agrotechnologiques du Canada pourraient tirer parti de modèles similaires de remboursement conditionnel ou de co-investissement, en particulier pour les technologies nécessitant des essais sur le terrain limités par le caractère saisonnier de notre climat. En finançant des innovations prêtes à l’exportation, le Canada pourrait atténuer le risque tarifaire grâce à la diversification de ses marchés.

4. Nouvelle-Zélande : la transformation d’un secteur grâce à un plan national

Le Plan de transformation du secteur agrotechnologique de la Nouvelle-Zélande [en anglais seulement], lancé en 2020, illustre ce qui se passe lorsqu’un gouvernement déclare l’agrotechnologie comme une priorité nationale.

Éléments clés

  • L’État a effectué un investissement initial de 11,4 millions de dollars pour mettre en place un fonds de capital-risque de 40 millions de dollars consacré aux technologies agricoles visant à combler les lacunes en matière de financement de démarrage.
  • Création d’infrastructures communes de RD comme le Ag Emissions Centre (anciennement appelé le New Zealand Agricultural Greenhouse Gas Research Centre) et AgriZero NZ, deux initiatives public-privé axées sur les technologies adaptées au climat [les deux liens mènent vers du contenu en anglais seulement].
  • Stratégie d’exportation coordonnée et partenariats internationaux avec le U.K. Agri-Tech Centre [en anglais seulement] et d’autres organismes.

Ces initiatives ont stimulé la création de jeunes pousses agrotechnologiques et les investissements de l’étranger, en mettant l’accent sur les outils de réduction des émissions de méthane, la traite robotisée et la gestion durable des nutriments.

Leçons à tirer pour le Canada

Les partenariats public-privé de la Nouvelle-Zélande incarnent l’objectif de collaboration et de connectivité de l’Appel à l’action : l’État, l’industrie et les établissements de recherche qui créent conjointement une feuille de route commune. Ils illustrent aussi l’incitation créée par les politiques publiques : les achats publics et la réglementation gouvernementale stimulent la demande d’innovation. Pour le Canada, un plan de transformation similaire pourrait harmoniser les objectifs climatiques, la diversification commerciale et l’innovation agricole sous la forme d’une stratégie coordonnée.

Les caractéristiques communes des chefs de file internationaux

Le point commun entre le Brésil, les Pays-Bas, Israël et la Nouvelle-Zélande est simple : chaque administration a pris la décision délibérée, dans une perspective à long terme, de traiter l’innovation agricole comme une priorité stratégique nationale qui justifie un financement public durable et prévisible.

Le Canada n’a pas encore fait ce choix. Malgré un milieu de la recherche de calibre mondial et des entrepreneurs talentueux, aucun gouvernement fédéral ne s’est engagé à fournir un soutien durable et interministériel qui permettrait à ce potentiel de s’affirmer à l’échelle mondiale.

Les quatre pays susmentionnés présentent des tendances communes : 

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Parmi les tendances récurrentes, citons les infrastructures publiques de RD à long terme, l’investissement public avec répartition des risques, les écosystèmes intégrés, les cadres réglementaires stables et les stratégies axées sur les exportations – autant d’éléments qui correspondent parfaitement aux quatre lacunes principales relevées dans l’Appel national à l’action du Canada.

Ce que cela signifie pour le Canada : un programme concret

Pour devenir une superpuissance de l’innovation agroalimentaire, le Canada devra faire plus qu’apporter des ajustements progressifs. Il devra, à l’instar du Brésil, des Pays-Bas, d’Israël et de la Nouvelle-Zélande, prendre un engagement clair et durable, à l’échelle fédérale, à faire de l’innovation une priorité centrale dans tous les budgets et tous les ministères, à chaque cycle électoral. Tant que le gouvernement du Canada n’admettra pas que l’investissement public soutenu est indispensable, et non facultatif, nous resterons en mode rattrapage. Une fois cette décision stratégique prise, nous serons mieux placés pour faire ce qui suit :

  1. Investir dans des infrastructures communes
    Financer des bancs d’essai régionaux, des plateformes d’agriculture numérique et des fermes de démonstration climato-compatibles ouvertes aux jeunes entreprises, aux chercheurs et aux producteurs, et encourager la collaboration et le partage de données entre les provinces.
  2. Lancer un fonds d’investissement fédéral pour l’innovation agricole
    En s’inspirant de l’IIA d’Israël et du fonds de capital-risque de la Nouvelle-Zélande, co-investir avec des partenaires du secteur privé dans des entreprises agrotechnologiques en phase de démarrage, et utiliser des outils comme des structures de remboursement conditionnel pour recycler le capital.
  3. Simplifier la réglementation et encourager l’adoption
    Harmoniser les cadres réglementaires relatifs aux essais à la ferme et à l’approbation des biotechnologies agricoles; mettre en place des voies accélérées pour les innovations à faible risque liées aux objectifs de durabilité.
  4. Renforcer les liens entre agriculteurs et innovateurs
    Soutenir des programmes de jumelage, des événements de démonstration et des services de vulgarisation qui mettent en relation directe les développeurs de technologies avec les producteurs.
  5. Intégrer l’innovation à la stratégie commerciale
    Intégrer l’agrotechnologie aux missions commerciales et aux efforts de promotion des exportations du Canada, et tirer parti de l’innovation pour compenser le risque lié aux droits de douane en accédant à des marchés exigeant des solutions alimentaires durables et de haute technologie.

Ensemble, ces mesures permettraient d’aligner la politique nationale d’innovation sur la compétitivité mondiale et de garantir que l’investissement public génère à la fois des retombées économiques et des bénéfices en matière de sécurité alimentaire. 

Préparer la prochaine grande étape pour le Canada

L’histoire montre que lorsque l’État intervient pour mettre en place le cadre d’innovation — laboratoires, fonds, partenariats et prévisibilité des politiques — les entreprises privées atteignent de plus hauts sommets plus rapidement. Le Brésil, les Pays-Bas, Israël et la Nouvelle-Zélande sont la preuve que le rôle de l’État n’est pas de contrôler l’innovation, mais de la stimuler.

Pour le Canada, la voie à suivre est claire, mais elle commence par un choix qu’aucun gouvernement fédéral précédent n’a vraiment fait : considérer l’innovation agroalimentaire comme un plan d’action stratégique à long terme, qui mérite des investissements patients, prévisibles et coordonnés à l’échelle du gouvernement, comme l’ont fait nos homologues. Nous pourrons ainsi faire ce qui suit :

  • Investir de manière stratégique
  • Coordonner les efforts nationaux
  • Exporter intelligemment

Si nous établissons maintenant les infrastructures appropriées, le Canada peut devenir un chef de file mondial, capable de mettre en œuvre les technologies, les pratiques et les solutions durables qui permettront de nourrir la planète et garantiront l’avenir de notre commerce agricole.


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